WEBlog de Félix Aimé

{ OpenSource Intelligence, Information Security, Information Warfare }

Intelligence-stratégique.eu : Présentation

Cela fait déjà quelques mois que nous avons lancé, des amis et moi-même, un site internet dénommé Intelligence-Stratégique.eu. Selon la baseline, il se veut être un portail multilingue de réflexion sur l’Intelligence Stratégique. Les sujets abordés sur ce site sont principalement liés à la compréhension des grands enjeux actuels, qu’ils soient politiques ou économiques.

Il est toutefois possible, au détour des pages, de découvrir d’autres articles sur des sujets variés tels que la philosophie, la cyberdéfense voire même des articles concernant certaines initiatives individuelles qui méritent, de par leur originalité ou leur utilité, d’être mentionnées.

Notre site commence à faire son petit sillon, notamment sur l’aspect économique des articles, traitant le sujet de la crise avec profondeur, discernement, réalisme et sans langue de bois. Enfin, vous trouverez surement sur INTSTRAT des sujets qui vous plairont, suivant vos centres d’intérêts. De plus, comme nous sommes in, nous avons également un compte Twitter @IntStatEU et une page Facebook.

Lettre à un adolescent sur le bonheur : le train

Petit passage d’un livre bien sympathique.

Ne m’abandonne pas maintenant. D’ailleurs, tu vas voir que tu étais arrivé à la même conclusion, peut-être par une voie différente.

Il suffit de regarder autour de soi. Il suffit de lire les journaux ou de s’asseoir devant la télévision ou même de rouvrir ce bon vieux bouquin d’histoire, et la conclusion saute aux yeux : le monde politique, économique et social est dirigé par des gens qui n’ont pas la montre idée de ce qui se passe. L’appareil de pouvoir effréné semble désormais fonctionner pour son propre compte. Le prétendu « monde de la réalité pratique » est, en fait, une impressionnante série d’échecs atteignant même les personnes de bonne foi qui cherchent à y introduire un peu de bon sens.

La métaphore du train me semble particulièrement appropriée L’immense convoi mis en mouvement n’a pas de conducteur. A l’intérieur, on discute de tout, excepté de la direction à prendre par le train. Dans les wagons, d’interminables polémiques se déroulent sur les places à occuper, les distinctions entre les diverses classes, le prix des billets, l’endroit où poser ses bagages, si les fenêtres doivent rester ouvertes ou fermées… mais personne ne semble se préoccuper de la direction du train. Pose la question et tu recevras, en guise de réponse, un regard stupéfait, semblable à celui que tu obtiens en posant notre interrogation initiale : « Sais-tu ce que tu fais en ce monde ? » Essaye de demander : « Est-ce que vous savez où va ce train ? », et tu verras qu’après un regard ébahi tu n’obtiendras que les deux réponses habituelles : le haussement d’épaules (qui signifie : « Je ne sais pas où va ce train ») ou l’allusion séculaire à un monde où finiront par s’apaiser toutes les contradictions de la vie. Ou bien on admet que l’on ne sait pas où va le train, ou bien on se contente d’une destination imaginaire.

A l’origine, c’est la religion qui a inventé la destination imaginaire : elle se situait vraiment au-delà de la mort. Plus tard, cette fiction a été adoptée par tous les régimes qui ont imposé une réglementation disciplinaire de fer au train social. La destination imaginaire doit posséder deux qualités fondamentales : elle doit être désirable et improbable. Ce sont là les caractéristiques du mirage. Ce n’est pas le train qui a besoin de ce mirage pour continuer sa course, ce sont les voyageurs. Notre d’entre eux ne peuvent garder leur calme s’ils supposent que personne ne conduit la locomotive. Cette pensée est si terrifiante que la plupart des voyageurs finissent par accepter et la destination inexistante et le faux conducteur : un voyageur qui décide d’endosser les habits du chauffeur et arrive à convaincre les autres qu’il saut, lui, où va le train.

C’est la tentation autoritaire, encore si forte et si récurrente aujourd’hui. Parmi tous ses inconvénients, elle a celui de faire perdre beaucoup de temps, parce qu’après chaque travestissement, suivi, inévitablement, par un dévoilement, on retourne toujours au point de départ. Sans compter qu’il faut ensuite réparer toutes les avaries provoquées par le faux conducteur. Et pendant ce temps, le train poursuit sa course aveugle. Il est bien tentant, alors, de hausser les épaules, de chercher une place en première classe, ou dans un wagon-lit, de regarder le paysage, distraitement, en pensant qu’il est probable qu’on sera mort avant que le train ne déraille : allons donc diner au wagon-restaurant, puis éteignons la lumière et dormons.

Mais quand un détective-philosophe se trouve dans le train, ce comportement ne lui convient pas. Il a envie de comprendre ce qui se passe à bord de ce convoi bizarre ; et, surtout, il entend vérifier ce que son intuition lui fait pressentir. Il se dirige vers la tête du train et, après diverses péripéties, il arrive jusqu’à la locomotive où son hypothèse se révèle exacte : il n’y a personne ! Le train, msi en marche par tout le monde, a été abandonné à lui-même. Mais les faux conducteurs eux-mêmes n’arrivent pas souvent jusqu’à la locomotive. Elle représente, en effet, la connaissance de la réalité et eux sont habités par le mensonge : entre connaissance et mensonge la contradiction est irréductible.

Si notre philosophe s’en retourne ensuite vers les voyageurs, maintenant qu’il sait que le train n’a pas de conducteur, il considérera nécessairement la situation d’une manière différente. Même celui qui occupe un compartiment à lui tout seul (le « riche » du convoi) et semble n’avoir rien à craindre, même celui-là lui apparaîtra comme un personnage absurde. Quand aux autres – ceux qui luttent pour une place assise -, ils sont bien trop absorbés dans le mirage du train (une place assise, peut-être même en première classe) pour se préoccuper de la destination ou s’intéresser au paysage. Le philosophe, lui, regarde la paysage, quel que soit le poste d’observation qu’il a réussit à atteindre (et mieux s’il est assis, c’est plus confortable, mais la première classe, il s’en moque : désormais il a compris le jeu). Il regarde le paysage parce que c’est important par rapport à tout le reste.

Le paysage, c’est la nature qui entoure le train clinquant de l’histoire humaine. C’est le décor auquel il faut revenir pour comprendre l’origine des voyageurs. C’est la mémoire de ce que nous sommes et de la raison pour laquelle nous nous sommes mis en route. Notre passager regarde, solitaire, le chemin qui reste à parcourir.

Chacun a la conviction qu’il n’est pas possible, à propos du bonheur, de conserver ses illusions d’enfance. Pour tous, la grande aspiration est donc de trouver une place confortable est sûre à l’intérieur du train ; la seule espérance est de mourir avant l’arrivée. Ce qui n’est pas grand-chose, mais les gens, désormais, sont désespérés. Après tant d’espoirs dans l’avenir – du siècle dernier à 1945 – il ne reste plus la moindre prévision positive pour le futur.Ca ne veut pas dire pour autant que nous soyons plus pusillanimes qu’autrefois ; peut-être n’arrivons-nous plus, tout simplement, à croire les imposteurs déguisés en conducteur.

Lettre à un adolescent sur le bonheur,
Franco Ferrucci

Petite sélection de RAP